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ACADÉMIE NATIONALE DE MÉDECINE
RAPPORT
au nom d’un groupe de travail*
LA
FIBROMYALGIE
Charles Joël MENKÈS
et Pierre GODEAU**
Pour répondre à la demande de Monsieur le Ministre de la Santé et des
Solidarités, l’Académie nationale de Médecine s’est penchée sur le problème de
la fibromyalgie pour en faire l’étude nosographique, la synthèse des données de la
littérature scientifique dans ce domaine, et proposer des recommandations
concernant la prise en charge de ce syndrome.
Le rapport du groupe de travail constitué à cet effet a donc pris en
compte les données historiques, épidémiologiques, cliniques, psychiatriques,
nosologiques ainsi que l’étude des
comorbidités, des hypothèses physiopathologiques et des perspectives
thérapeutiques.
Les conclusions synthétiques de ce rapport ont donné lieu à l’énoncé
de recommandations exposant la position de l’Académie nationale de Médecine.
Introduction.
L’existence d’états douloureux chroniques sans substratum organique et
sans explication plausible est connue de longue date et signalée depuis le
XIXème siècle. Ces états étaient considérés, en France, à la suite des travaux
de CHARCOT et de son école, comme relevant de « troubles
fonctionnels » et, jusqu’à la fin des années 1970, étaient répertoriés
comme troubles psychosomatiques, sans faire l’objet d’études ni de recherches
notables.
Les auteurs de langue anglaise ne faisaient pas mieux en désignant ces
états douloureux sous le terme de fibrositis, vocable créé en 1904 pour désigner des troubles
en fait différents. Appliqué aux douleurs chroniques diffuses, ce terme
supposait l’existence de lésions inflammatoires des muscles ou des septa
intermusculaires ; bien que de telles lésions, un moment évoquées, n’aient
jamais été retrouvées par la suite, le terme de fibrositis est resté utilisé jusqu’aux environs de 1980.
C’est en 1977 que deux Canadiens, SMYTHE et MOLDOFSKY, ont créé le
terme de fibromyalgia – fibromyalgie (FM) – qui est encore mondialement utilisé [1] et figure
sous l’identifiant M 790 dans la classification internationale des maladies
(CIM) de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Le principal mérite de ces
deux auteurs n’est pas d’avoir proposé cette nouvelle appellation, à peine plus
satisfaisante que la précédente (le sigle descriptif SPID – syndrome
polyalgique idiopathique diffus – proposé par KAHN [2] n’a malheureusement pas
bénéficié d’un consensus international) ; ils attiraient surtout
l’attention sur deux éléments appelés à fonder la singularité de
l’entité : l’existence de points douloureux à la pression, et la
coexistence de fatigue et de troubles du sommeil.
Dès lors un intérêt considérable s’est porté sur cette FM, qui a fait
l’objet, au cours des 25 dernières années,
d’innombrables travaux. Certains,
parmi les plus importants, ont eu pour objet de définir, afin d’harmoniser les
recherches, le commun dénominateur de l’entité, ce qui, s’agissant d’un
syndrome uniquement fonctionnel, nécessitait la fixation de critères [3, 4, 5].
Cependant, si l’accord parait aujourd’hui général sur la réalité de ce
syndrome douloureux chronique et même sur sa fréquence, des doutes persistent à
s’exprimer sur la légitimité d’en faire une maladie, avec les conséquences
médico-sociales qui peuvent en résulter.
La raison en est le caractère
subjectif des troubles invoqués (douleur, fatigue, mal-être, troubles du
sommeil), le fait qu’ils ne sont que statistiquement (et non individuellement)
associés, le caractère artificiel et abusif des critères de classification
quand on les utilise à tort comme critères de diagnostic, et surtout l’absence
de toute anomalie biologique ou anatomo-pathologique susceptible de rendre
compte des symptômes déclarés ou d’en garantir l’objectivité.
Il est, à ce
sujet, significatif que les troubles qui caractérisent la FM puissent être
aussi bien classés dans la CIM dans les troubles de l’appareil locomoteur que
dans les faits de somatisation (F 45) au chapitre des troubles somatoformes. La
CIM a en effet adopté les termes de la classification DSM IV pour les
affections psychiatriques ; il dépend donc dès lors de la décision du
médecin responsable de l’affectation du syndrome à l’une ou l’autre des
rubriques.
Le débat reste très animé à ce sujet, comme en témoigne un numéro de
2003 du Journal of
Rheumatology où un auteur très
impliqué a pu écrire que « la guerre de la FM fait encore rage à
présent » [6]. Il devrait en être ainsi tant qu’un désordre identifiable
par l’exploration biologique et/ou fonctionnelle n’aura pas été reconnu comme
spécifique de ces troubles. À ce titre, les travaux récents dans le domaine de
l’imagerie cérébrale sont intéressants, bien que de signification encore
imprécise.
Épidémiologie.
Les faits rapportés sous la dénomination de FM sont d’une grande
prévalence dans tous les pays où ils ont été recherchés. On a avancé les taux
de 2% dans la population adulte américaine [7] et de 1,3% en Europe [8].
La
grande prédominance féminine (plus de 80% des cas) fait que la prévalence chez
la femme est nettement plus importante. Des taux moins ou plus élevés ont été
signalés, fonctions des pays, des critères et des méthodes de recueil. Fondée
sur l’application stricte des critères de classification, une enquête canadienne
[9] évalue la prévalence à 1,1%. D’autres travaux donnent des prévalences plus
élevées, jusqu’à 12% en Espagne [10], mais avec des méthodes moins rigoureuses
pouvant aller jusqu’au recueil par téléphone des déclarations des sujets On ne peut alors parler que de syndromes
douloureux au sens large du terme, qu’il serait abusif de considérer ipso facto comme des FM.
Le syndrome fibromyalgie.
La symptomatologie est assez univoque, dominée par des douleurs
musculaires diffuses accompagnées d’une fatigue souvent intense et de troubles
du sommeil, dans un contexte d’anxiété et de dépression. Elle concerne dans la
majorité des cas les femmes entre 30 et 50 ans, mais l’homme, l’enfant et
l’adolescent peuvent également être touchés.
La douleur,
toujours étendue et diffuse, peut débuter au cou et aux épaules, pour s’étendre ensuite au reste du corps, notamment,
au dos, au thorax, aux bras et aux jambes. Elle est permanente mais ggravée
par les efforts, le froid,
l’humidité, les émotions et le manque de sommeil, et
s’accompagne de raideur matinale. La distinction entre douleur articulaire et
musculaire est d’autant plus difficile que les patients ont l’impression d’un
gonflement des zones douloureuses et de paresthésies des extrémités en
l’absence de tout signe objectif d’atteinte articulaire ou neurologique [11].
Une fatigue chronique est signalée par plus de 9 patients sur 10, prédominant le matin, peu
sensible au repos et en apparence inexpliquée [12].
Les troubles du sommeil sont également quasi-constants : dans plus de 90% des cas le sommeil
est perçu comme léger et non réparateur, quelle que soit sa durée. Il est rare
que les patients passent une bonne nuit avec au réveil, moins de douleur et de
fatigue. À ces difficultés peuvent s’ajouter un syndrome des jambes sans repos
et des périodes d’apnée.
La somnolence diurne compensatrice qui s’en suit peut
perturber la vie sociale et professionnelle [13]. L’enregistrement
électroencéphalographique (EEG)
confirme
l’anomalie du sommeil avec, dans la plupart des cas,
l’apparition d’ondes pendant la période
de sommeil avec mouvements oculaires lents.
D’autres symptômes
peuvent compléter cette triade fondamentale douleurs diffuses – fatigue
chronique – troubles du sommeil : colopathie fonctionnelle, céphalée à
type de migraine ou de céphalée de tension, douleurs pelviennes, cystalgies à
urines claires, dystonie temporo-mandibulaire,
dysautonomie avec hypotension orthostatique, anxiété, dépression,
troubles cognitifs (cf infra).
L’examen physique,
contrastant avec cette riche symptomatologie fonctionnelle, est pauvre et ne met en évidence aucune anomalie
articulaire, musculaire ni neurologique hormis une éventuelle pathologie
associée. La seule anomalie, à laquelle on accorde une grande importance
diagnostique, est la douleur
provoquée par la pression, modérée,
de certaines zones corporelles, principalement dans les régions proches de la
colonne vertébrale et de la racine des membres. Il peut exister aussi une
sensibilité au pincement cutané.
Aucune anomalie biologique d’intérêt diagnostique n’accompagne ces signes fonctionnels : il
n’y a notamment aucun signe inflammatoire (vitesse de sédimentation et C-réactive protéine normales) ni
immunologique (anticorps anti-noyaux, sérologie rhumatoïde, enzymes
musculaires), la créatine-phospho-kinase et les transaminases sont à des taux
normaux, de même que la calcémie, la phosphorémie, TSH et T4.
Cette maladie sans lésion anatomique, sans signe biologique
caractéristique, sans explication physiopathologique avérée (cf infra), réduite à des signes fonctionnels dont aucun, hormis la douleur
diffuse, ne peut être considéré comme constant et donc exigible, ne pouvait
qu’avoir des limites incertaines et faire l’objet de diagnostics plus ou moins
restrictifs suivant ses observateurs.
C’est pour remédier à cette difficulté que des critères de
diagnostic avaient été proposés dès la fin des années 70 [1, 3] et que
l’American College of Rheumatology a publié en 1990 [5] des critères de
classification permettant l’étude de groupes de malades aussi homogènes que
possible, en vue principalement des recherches physiopathologiques et
thérapeutiques.
Suivant ce travail, l’existence d’une FM doit être admise quand
existent conjointement deux critères : 1) une douleur diffuse, définie comme étant une douleur du côté gauche du
corps, une douleur du côté droit du
corps, une douleur au-dessus de la ceinture et une douleur au-dessous de la
ceinture, avec en outre des douleurs squelettiques axiales (rachis cervical, ou
partie antérieure, du thorax, ou rachis dorsal, ou rachis lombaire) ; dans
cette définition, la lombalgie représente le segment inférieur, une douleur de
l’épaule et de la fesse correspond à une douleur d’un côté du corps ; 2) des points douloureux à la pression : la pression exercée doit être de 4 kg/cm2
ce qui, en l’absence d’un algésimètre, correspond au blanchiment de la
pulpe de l’ongle de l’examinateur ; 18 points sensibles ont été retenus
(tableau 1), 11 au moins sont nécessaires pour que le diagnostic puisse être
admis, chez un patient souffrant depuis plus de 3 mois.
Occipital : à l’insertion des muscles sous-occipitaux (D et G).
Cervical bas : à la partie antérieure des espaces
intertransversaires (D et G).
Trapézien : à la partie moyenne du bord supérieur du muscle (D et
G).
Sus-épineux : à l’insertion au dessus de l’épine de l’omoplate,
près du bord interne (D et G).
2ème côte : juste à côté de la jonction
chondrocostale, à la surface supérieure (D et G).
Épicondylien : à 2 cm au dessous des condyles (D et G).
Fessier : au quadrant supéro-externe de la fesse.
Trochantérien : en arrière de la saillie du grand trochanter (D
et G).
Genou : en regard du coussinet graisseux interne, près de
l’interligne (D et G).
Tableau 1 – les 18 points douloureux (annexe 1)
L’association d’une douleur diffuse à au moins 11 points douloureux à
la pression a permis de reconnaître la FM avec une sensibilité de 88,4 % et une
spécificité de 81,1 %.
Depuis leur publication en 1990, ces critères ont connu un immense
succès et ont servi de base au recrutement des malades pour la plupart des
travaux relatifs à la FM.
Il faut souligner cependant qu’il s’agit de critères de classification (et non de diagnostic), qui ne fixent pas les
limites de la maladie. Leur sensibilité imparfaite, encore qu’excellente,
laisse place notamment à des patients considérés comme souffrant de la maladie
et qui ne les remplissent pas parce qu’on leur trouve moins de 11 points
douloureux.. Il est de même possible que ces critères soient réunis chez des
sujets qui n’expriment pas de plainte [14]. En outre l’appréciation des points
douloureux demande des examinateurs entraînés [15, 16], et, même évalués par le
même examinateur, ils sont variables d’un jour à l’autre, et sensibles
notamment au degré d’anxiété [17].
Ces limites ont conduit WOLFE à critiquer a posteriori les critères qu’il avait proposés en 1990,
estimant comme une possible erreur d’avoir choisi les points douloureux comme
critère principal et limité ainsi le spectre de la maladie aux formes les plus
sévères quant au critère douleur [6]. Il a par ailleurs [18] proposé un
questionnaire permettant de mesurer la douleur corporelle, questionnaire
auto-administré, sans recherche des points douloureux. Ce Regional Pain Scale
(RPS) demande encore à être évalué dans différentes situations cliniques. Une
comparaison entre les critères de l’ACR, une évaluation par questionnaire, et
le diagnostic du clinicien, sans tenir compte du nombre de points douloureux, a
montré que la concordance entre ces trois méthodes était limitée à 72 %-75 %.
Elles peuvent être utilisées toutes les trois, mais le questionnaire a
l’avantage de ne pas nécessiter d’examen physique [19].
Comorbidités psychiatriques.
Le syndrome fibromyalgique ne peut pas être assimilé à une maladie
psychiatrique caractérisée. Il n’en présente pas moins des similitudes ou des
rapports avec certaines affections psychiatriques, et il existe une
surmorbidité psychiatrique chez les personnes souffrant de FM. La prévalence
des troubles dépressifs et anxieux semble également accrue dans les familles de
patients fibromyalgiques [20]. Les liens ou parentés avec ces entités
psychiatriques sont cependant variés,
polymorphes, de nature différente suivant les cas. On ne peut jamais préciser
dans quel sens fonctionnent les rapports éventuels de causalité entre FM et
symptômes psychiatriques ; ces relations de causalité elles-mêmes sont au
surplus difficiles à affirmer.
Le syndrome dépressif.
Les troubles exprimés par les fibromyalgiques (fatigue, troubles du
sommeil, céphalée, ralentissement cognitif) évoquent les symptômes d’un
syndrome dépressif. Certaines FM répondraient même aux critères de dépression
majeure caractérisée ou de syndrome dysthymique (dépression modérée mais
persistante). Cependant on ne trouve pas la dévalorisation, l’auto-accusation,
l’absence de tout désir et de toute motivation propres au syndrome dépressif,
ni les propensions suicidaires.
L’efficacité partielle des antidépresseurs sur le syndrome
fibromyalgique ne peut pas être un argument pour l’assimilation puisque
certains antidépresseurs, comme l’amitriptyline, agissent à des doses
inférieures aux doses antidépressives. De plus leur influence sur le syndrome
douloureux parait indépendante de leur efficacité sur l’anxiété et les
symptômes dépressifs.
Par ailleurs l’exploration de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien
(cf infra) montre une différence franche entre FM et
dépression : diminution de la concentration du cortisol libre, de
l’excrétion urinaire du cortisol et freination accrue au test à la dexaméthazone
dans la FM ; résultats inverses dans les états dépressifs.
Il importe de rappeler que les états douloureux intenses et/ou
prolongés finissent toujours par entraîner des réactions dépressives et que les
malades douloureux chroniques, lorsqu’ils sont évalués aux échelles de la
dépression, cotent à un niveau pathologique.
Des auteurs ont cependant envisagé que certains syndromes
fibromyalgiques puissent être des états dépressifs « masqués » à
expression douloureuse ; mais la chronicité et la stabilité du syndrome fibromyalgique s’opposent aux variations
spontanées des troubles de l’humeur. De plus, si les syndromes dépressifs
abaissent le seuil de la douleur, il n’a pas été noté dans les dépressions la
présence de points douloureux particuliers à la pression.
La douleur est-elle dépression ? La dépression est-elle
douleur ? Ces deux entités sont souvent confondues du fait de leurs
interactions et d’un renforcement mutuel [21].
Troubles anxieux.
Le même raisonnement peut être tenu pour l’association FM/troubles
anxieux. Les fibromyalgiques présentent des états d’anxiété marqués avec
souvent une appréhension de l’avenir et des craintes concernant notamment les
répercussions du syndrome douloureux. On a parlé du
« catastrophisme » des fibromyalgiques [22].
L’anxiété est-elle le soubassement du syndrome douloureux ou en
augmente-t-elle la résonance ? N’est-elle pas la conséquence de la
douleur ? Force est de constater que les syndromes douloureux et
asthéniques chroniques sont souvent
associés à des troubles anxieux, à des troubles dépressifs et aussi à des
tableaux évoquant un état de stress post-traumatique.
Hypochondrie névrotique, troubles fonctionnels, troubles
somatoformes, conversion.
Un troisième rapport peut être établi avec l’hypochondrie névrotique.
La description de la FM correspond à la description ancienne des cénestopathies
par Dupré. À présent on parle de « troubles fonctionnels », de
« troubles somatoformes » ou de « troubles dissociatifs ».
Leur mécanisme évoqué est celui d’une véritable conversion névrotique, au sens
hystérique, où les problèmes inconscients du patient, ses traumatismes anciens
sont exprimés à travers les douleurs corporelles.
Regardée sous cet angle, la
FM pourrait donc être de mécanisme névrotique, une forme de somatisation.
Toutefois les dénominations de troubles somatoformes, troubles d
issociatifs
accompagnés de symptômes somatoformes, dissociation somatoforme ou conversion
éclairent peu le mécanisme psychopathologique, regroupent probablement des
dimension psychologiques différentes, et leur complète similitude avec la FM
n’est pas établie. Notons que certains fibromyalgiques sont très réticents à
l’investigation psychologique, estimant et affirmant que leur maladie est
physique et non psychique.
États de stress post-traumatique (SPT).
On retrouve chez les fibromyalgiques, plus
fréquemment que dans la
population générale, un certain nombre d’évènements traumatiques précoces
marqués, qui ne diffèrent pas de ceux repérés dans les états dépressifs et
anxieux ; on a en particulier insisté sur les violences et sur les abus
sexuels dans les antécédents (22).
Les troubles post-traumatiques comportent habituellement des symptômes
anxieux, dépressifs et somatiques, et le rapport semble établi entre état de
SPT, troubles somatoformes et de conversion.
C’est en ce sens que des liens
pourraient exister entre FM et syndrome de SPT, des arguments cliniques venant
en outre à l’appui de leur rapprochement : plus de 50% des patients
fibromyalgiques expriment des symptômes de SPT tels qu’anxiété, ruminations
mentales, troubles du sommeil et conduites d’évitement, et les types de
traumatismes rapportés sont les mêmes chez les fibromyalgiques et les patients
souffrant de SPT.
Les personnes atteintes de FM seraient d’autre part plus aptes à
souffrir des états de SPT. Une étude [23] évoque une comorbidité entre les deux
syndromes ; faisant référence aux attentats du 11 septembre 2001 aux
Etats-Unis, elle montre que la probabilité de développer un syndrome
post-traumatique est plus élevée chez les fibromyalgiques.
Il y a donc des liens indiscutables entre les deux entités, mais ils
ne concernent pas tous les cas de FM.
En résumé, il est probable qu’il existe plusieurs cadres
psychopathologiques au sein du groupe des FM. Selon les cas, la FM peut être,
avec prudence, apparentée ou rapprochée des syndromes dépressifs, des syndromes
anxieux, des troubles somatoformes ou de la conversion, du syndrome de
SPT. Selon les cas, la similitude est
plus marquée avec l’une ou
l’autre de ces entités, mais le sens de la relation
r este obscur, et on ne peut dire, de la FM ou du trouble psychopathologique,
lequel est la conséquence de l’autre. On ne peut donc assimiler la FM à une
maladie psychiatrique ; ses liens avec les maladies psychiatriques n’en
sont pas moins indéniables.
Formes particulières et limites de la fibromyalgie.
La FM prédomine très nettement chez la femme adulte, mais elle peut
s’observer chez l’homme et chez l’enfant.
La FM de l’homme
est peu fréquente. Sur 536 cas [24], examinés de façon consécutive, il y avait
469 femmes et 67 hommes (12,5 %). Comparés aux femmes, les hommes montraient
des symptômes moins nombreux, avec moins de points douloureux, moins de douleur
diffuse à tout le corps, moins de fatigue, en particulier au lever, et moins de
colopathie fonctionnelle. Par contre il n’y avait pas de différence entre les
sexes pour l’évaluation globale de l’état de santé, de la gêne fonctionnelle et
de l’intensité de la douleur.
La FM de l’enfant
a fait l’objet d’une revue générale [25]. Elle nourrit une controverse entre
les tenants d’une origine biologique et ceux qui privilégient l’aspect
psychologique. Comme pour l’adulte, une approche biologique complexe et
psychosociale combinée est actuellement en faveur. L’étude du sommeil de 61
enfants et de leurs 61 mères qui se plaignaient de douleurs diffuses a montré
une corrélation entre les deux groupes, avec 44 % d’anomalies chez les enfants et 96 % d’anomalies chez les mères,
ce qui évoque un déterminisme commun.
L’évolution à distance est moins favorable chez les enfants qui
accusent de multiples symptômes et une dépression importante, dès le début.
Dans les autres cas, l’évolution est plutôt plus favorable que celle des
adultes.
Fibromyalgie associée.
Un tableau clinique entièrement compatible avec le diagnostic de FM se
rencontre, avec une fréquence excluant la coïncidence, chez des patients
souffrant d’une maladie identifiable.
Dans une récente étude épidémiologique de cohorte [26] portant sur un
échantillon de la population générale de 62.000 sujets, 2595 patients atteints
de FM ont été détectés (4,18%) ; les principales affections associées
étaient – outre l’anxiété, les céphalées, les colopathies fonctionnelles,
habituelles dans la FM dite primitive – la polyarthrite rhumatoïde (PR) et le lupus
érythémateux systémique (LES) avec
un risque relatif respectivement de 7,05 et 2,14% par rapport à la population
générale. Dans une autre étude [27]
regroupant 11.866 polyarthritiques, la FM était présente chez 1731 (14,58%), et
la PR était plus sévère, plus difficile à contrôler, et plus souvent associée à
un diabète et un syndrome dépressif.
Concernant le LES, on a signalé une
prévalence de 17,3% de la FM [28], affectant la qualité de vie des patients. Dans une population mexicaine (où la FM est relativement peu fréquente), une
prévalence de 9,5% a été signalée au cours du LES [29].
Le syndrome de
Sjögren (SGS) est également une
affection souvent associée. Une équipe italienne [30] a étudié la prévalence et
les signes distinctifs de la FM dans une étude contrôlée appariant sujets
sains, patients diabétiques, patients atteints de SGS et patients souffrant de
FM primitive. Le diagnostic de FM a été porté dans 22% des cas de SGS, chez
12,2% des diabétiques et 3,3% des contrôles sains. Les patients atteints d’un
SGS primitif associé à une FM avaient une maladie moins sévère que ceux n’ayant
pas cette association.
Un tableau de FM a été également signalé, dans plusieurs publications,
chez des porteurs chroniques du virus de l’hépatite C, encore que cette
association ait été récemment contestée [31]. Il en est de même chez les
porteurs d’anticorps anti-thyroïdiens [32] et au cours d’insuffisances
thyroïdiennes [33].
Faut-il considérer ces formes associées comme distinctes de la FM
« primitive » ? Dans l’état actuel des connaissances, la
signification du lien entre ces maladies ou états pathologiques parfaitement
définis et la FM qui les accompagne échappe. De ce fait, et parce que rien ne
distinguait à l’analyse ces formes associées de la FM isolée, ou primitive,
WOLFE et al., lors de l’établissement des critères de
classification de l’ACR, avaient pris le parti de les désigner « FM
secondaires-concomitantes » et de ne pas en faire des critères
d’exclusion.
Rien n’est venu, lors des 15 dernières années, éclairer le débat.
Tout au plus peut-on remarquer qu’aucun exemple n’a été publié de guérison du
syndrome de FM par un traitement efficace de la maladie associée, ce qui plaide
plutôt pour la classification de ces formes associées comme authentiques FM.
Inversement, d’autres associations signalées [34], pathologies
musculaires métaboliques, diabètes phosphorés, traitements par les
hypocholestérolémiants, par les antiaromatases, états douloureux des
diabétiques, paraissent avoir une signification différente puisque les
symptômes de FM suivent après traitement le sort de la maladie concomitante, ou
régressent après arrêt du médicament incriminé : plus que d’associations
il s’agirait ici de diagnostics différentiels.
Le syndrome de fatigue chronique.
Le syndrome de fatigue chronique (SFC) est décrit comme un état
d’asthénie datant d’au moins six mois, sans cause, non atténué par le repos et
entraînant une baisse de plus de 50% de l’activité quotidienne. Symptôme
dominant, la fatigue s’accompagne de douleurs articulaires et musculaires, de
troubles du sommeil, de céphalée, de troubles cognitifs, de fébricule, de
douleur pharyngée et d’adénopathies cervicales.
Le SFC a donc beaucoup de ressemblance avec la FM, dont il partage en
outre la chronicité et la faible sensibilité aux traitements. La différence
principale entre l’un et l’autre semble être le premier symptôme mis en
avant : fatigue dans le SFC, douleur dans la FM. Il est intéressant de
constater à ce sujet que les malades se réclamant de l’une ou l’autre maladie
se sont groupés en France dans une commune association.
Toutefois, en l’absence d’indications sur la nature et de l’origine du
SFC, cette proximité n’apporte pas d’éclairage nouveau sur la FM.
Évolution, pronostic et conséquences sociales de la fibromyalgie.
L’évolution
de la FM est
chronique, et peu sensible aux mesures mises en œuvre pour la combattre. La
patiente consulte généralement alors que les troubles sont installés depuis des
mois ou années, et son état n’est souvent guère modifié après plusieurs années
d’observation. Les points douloureux restent notamment assez constants alors
que les autres symptômes peuvent se modifier [11].
La douleur chronique, la raideur et la fatigue limitent les capacités fonctionnelles des patients qu’il s’agisse des activités
quotidiennes ou professionnelles. Les tâches impliquant des efforts musculaires
répétés ou en élévation des bras sont difficilement supportées. Le maintien au
travail est souhaitable, surtout si l’on a pu adapter le poste aux capacités
physiques de la patiente [35].
Une étude suédoise a montré que parmi 176 femmes
souffrant de FM, 15 % travaillaient à temps complet et 35 % à mi-temps. Pour 99
% de celles qui travaillaient la capacité de travail était réduite mais maintenue
grâce à la compréhension de l’employeur et l’aménagement du poste, en fonction
de l’état individuel. S’agissant des patientes qui ne travaillaient pas, la FM
était en cause selon les intéressées dans 23 % des cas.
Il importe de remarquer que les études sur le retentissement social et
professionnel de la FM ont été généralement faites sur des formes sévères du
syndrome, chez des patients qui consultent dans des centres de prise en charge
de la douleur. Elles ne concernent pas toutes les personnes qui répondent aux
critères de classification, lesquelles peuvent à l’extrême n’exprimer aucune
plainte spontanée [14].
La présentation clinique et la capacité fonctionnelle sont en fait
très variables d’un patient à l’autre et d’un jour à l’autre, en fonction des
facteurs d’environnement, de l’état psychologique, des problèmes sociaux. On
n’observe pas d’aggravation avec les années mais une stabilisation, voir même
une légère amélioration à long terme [16, 25].
Pour évaluer l’aspect pluridimensionnel où s’associent, douleur,
fatigue, perturbation du sommeil, et perturbations fonctionnelles, de nombreux
instruments ont été proposés ayant chacun ses inconvénients. La recherche
s’oriente vers la mise au point d’un index composite, prenant en compte les différents paramètres et
permettant un diagnostic et le suivi [36].
Le « Fibromyalgia Impact Questionnaire » (FIQ) [37] est un
instrument auto administré et qui mesure la fonction physique, les possibilités
de travail, la dépression, l’anxiété, le sommeil, la douleur, la raideur, la
fatigue et la sensation de bien-être.
Ce questionnaire d’évaluation a le mérite
d’avoir été traduit, validé et adapté en français sous le nom de
« Questionnaire de mesure d’Impact de la Fibromyalgie » (QIF) [38]
(annexe 2).
Physiopathologie.
La physiopathologie de la douleur fibromyalgique a fait – et fait toujours – l’objet
de nombreux travaux d’où ne se dégage encore aucun schéma explicatif complet.
Toutefois, après l’abandon de toute explication fondée sur des anomalies
musculaires primitives, les recherches se concentrent principalement sur un
désordre central de la modulation douloureuse, et accessoirement sur des
anomalies fonctionnelles de l’axe diencéphalo-hypophyso-surrénalien.
Un désordre central de la modulation
douloureuse.
La constatation clinique essentielle dans la FM, celle-là même qui
justifie le choix en tant que critère de classification des points douloureux à
la pression, est qu’il existe chez les patients qui en sont atteints un
abaissement du seuil de perception douloureuse, avec induction de douleur par
un stimulus qui n’en induit pas à l’état normal (allodynie). Cet
abaissement du seuil douloureux a été abondamment démontré, non seulement pour
la pression, mais aussi pour des stimuli thermiques et électriques, et on a
même signalé une amplification sensorielle, comportant hyperacousie et
hypersensibilité vestibulaire.
Ces anomalies sont imputées à une exacerbation de phénomène de
sensibilisation (windup) du deuxième neurone [39]. Les récepteurs NMDA
(N-methyl-D-aspartate) sont impliqués à ce niveau, et l’effet favorable de leur
antagoniste, la kétamine, sur la douleur des fibromyalgiques apporte un
argument à ce mécanisme.
Les anomalies observées dans la FM du taux de certains
neuromodulateurs, ou de leurs métabolites confortent et pourraient éclairer
cette conception.
Plusieurs travaux ont montré chez les patients une diminution du taux
sérique de sérotonine, de même que du taux de son métabolite, l’acide 5HIA,
dans le LCR. Or la sérotonine intervient dans la modulation douloureuse en
diminuant la nociception, par une action dans la corne postérieure de la moelle
et à l’étage supraspinal. Elle intervient aussi dans la régulation du sommeil.
Un trouble du métabolisme de la sérotonine peut également être invoqué
pour expliquer
la céphalée, la dépression et la colopathie fonctionnelle. Un grand intérêt
s’attache donc aux travaux sur le polymorphisme des gènes du système
sérotoninergique, en particulier aux anomalies, observées dans la FM, du
promoteur du gène de transport de la sérotonine [40].
D’autres anomalies des neuromodulateurs ont été signalées : taux
élevé dans le LCR de la substance P, qui pourrait avoir un rôle dans la
sensibilisation médullaire ; élévation du taux de nerve growth factor (NGF), mais en l’absence de groupe témoin, la
spécificité de ces constatations n’est pas appréciable.
Des désordres concernant le SNC supraspinal sont d’autre part
observés. Les fibromyalgiques montrent, par rapport aux sujets normaux, un
déficit des contrôles inhibiteurs de la douleur.
La débimétrie cérébrale, par tomographie par émission de positons
(TEP), a montré chez les FM par rapport aux témoins, une réduction des flux
sanguins cérébraux dans le thalamus et le noyau caudé [41], dans le thalamus,
le tegmentum pontin et le noyau lenticulaire [42], constatations qui
pourraient, précisément, rendre compte de la réduction des processus centraux
d’inhibition de la transmission douloureuse.
L’IRM fonctionnelle a permis de comparer la forme d’activation
cérébrale suite à une stimulation périphérique chez des patients atteints de FM
et chez des témoins [43]. La stimulation par une pression telle qu’elle
provoque une douleur identique chez les malades et les témoins entraînait, chez
les uns et les autres, une répartition similaire des régions activées, alors
qu’une pression identique entraînait l’activation de régions plus nombreuses
chez les patients. D’où les auteurs concluent que la FM est caractérisée par
une augmentation du traitement cortical et sous-cortical de la douleur.
Ces anomalies de l’imagerie cérébrale sont les acquisitions les plus
importantes des dernières années pour ce qui est de la FM. Outre qu’elles
confortent le syndrome clinique d’un complément objectif qui lui faisait défaut
jusqu’à présent, elles permettent de concevoir, sans plus de précision dans
l’immédiat, les centre nerveux supraspinaux comme origine commune de tous ces
éléments : anomalies de la perception douloureuse, troubles du sommeil,
fatigue, troubles cognitifs, anxiété, dépression.
Des anomalies neuro-endocriniennes.
Face à cette piste physiopathologique privilégiée, les hypothèses
neuroendocriniennes de la fibromyalgie, nombreuses et anciennes, paraissent
aujourd’hui dépassées.
Le dysfonctionnement de l’axe hypothalamo-hypophysaire et du système
nerveux autonome au cours de la fibromyalgie, serait expliqué par des
traumatismes psychiques, intenses et/ou prolongés et expliquerait les douleurs
chroniques, la fatigue, les troubles de l’humeur, du sommeil, les troubles
digestifs et le déconditionnement physique.
De nombreux travaux rapportent
encore aujourd’hui des anomalies de la réponse au stress au cours de la FM. On
a signalé une perte du cycle nycthéméral du cortisol, une diminution de la
sécrétion globale des 24 heures, et nombre de pics de cortisol en 24 heures
moindre que chez les sujets sains [44].
Ces résultats ne sont pas confirmés par
une autre étude [54] qui montre en revanche une corrélation entre le taux de
cortisol (au réveil et une heure après le réveil) avec la douleur ressentie à
ces mêmes moments.
Ces travaux relatifs au système hypothalamo-hypophyso-surrénalien dans
la FM sont contradictoires, ambigus, et ne peuvent fonder une hypothèse
physiopathologique générale.
Plus intéressante est la diminution de l’insulin-like growth factor (IGF-1) qui traduit un déficit d’hormone de croissance
(GH) [46]. GH est normalement synthétisée au cours des phases 3 et 4 du
sommeil, lesquelles sont perturbées dans la FM, si bien que la diminution
constatée apparaît plus comme une conséquence de la maladie que comme un
évènement causal.
L’offre thérapeutique.
Les médicaments.
Maladie mal comprise, la FM a fait l’objet d’un nombre considérable de
tentatives thérapeutiques [47].
La plupart de ces tentatives ont donné lieu à des échecs, ou à des résultats
incertains et non confirmés. Il en est ainsi des anti-inflammatoires non
stéroïdiens, des corticostéroïdes, des anxiolytiques, des hypnotiques et des
myorelaxants, mis à part la cyclobenzaprine (également antidépresseur) qu’une
méta-analyse récente [48] a montré douée d’une activité significative, mais
modeste et partielle (sur le sommeil).
En outre, pour les médicaments montrant une quelconque activité dans
les essais, la portée clinique des résultats est difficile à prévoir dans cette
maladie, de par l’effet que leur imprime le choix du critère principal. Ainsi,
un médicament peu actif quand on l’évalue sur la douleur peut être apprécié des
malades par son effet dissocié sur le sommeil, la fatigue, le bien être.
L’inverse peut aussi se voir.
Les Antalgiques.
L’usage des antalgiques est logique dans cette maladie dont la douleur
est un symptôme capital, mais le paracétamol est habituellement inactif, et la
morphine, qui a un effet inconstant, ne saurait être utilisée de façon
prolongée dans une telle indication. Le tramadol, doué d’une activité opioïde
et noradrénergique s’est par contre montré efficace dans un essai à court terme
[49] et son intérêt vient d’être réaffirmé par une étude sur l’effet de
l’association tramadol-paracétamol sur un index de qualité de vie chez les
fibormyalgiques [50].
Les antidépresseurs.
Les antidépresseurs sont les médicaments qui ont donné le moins de
déception dans le traitement de la FM, et restent actuellement les plus
utilisés.
L’amitriptyline, antidépresseur tricyclique, est employée depuis le
début des années 80 [51, 52], non pour sa propriété d’antidépresseur, mais en
raison de son effet possible sur les troubles du sommeil, la fatigue, les
troubles de l’humeur que manifestent souvent les fibromyalgiques. La justification
actuelle d’emploi de ce médicament et des produits de la même classe est leur
action modulatrice de la douleur au niveau des centres nerveux et non leur
effet antidépresseur.
L’amitriptyline est d’ailleurs utilisée dans la FM à des
doses très inférieures à celles requises dans le traitement des dépressions.
Pour éviter les effets secondaires des tricycliques, des inhibiteurs
spécifiques de la recapture de la sérotonine (IRS), fluoxetine [53], citalopram
[54], ont été aussi proposés.
Une méta-analyse portant sur 13 essais contrôlés [55] atteste de
l’effet bénéfique de ces médicaments. Cet effet, qui s’observe globalement 4
fois plus chez les malades recevant le produit actif que chez les témoins, est
indépendant de l’existence d’une dépression. Il est cependant plus marqué sur
la fatigue, le sommeil, le bien être, que sur la douleur qui est peu
influencée.
Cette insuffisance de l’effet antalgique a conduit récemment à l’essai
de molécules qui inhibent conjointement la recapture de la sérotonine et de la
norépinéphrine (IRSNA). La duloxetine, dans un essai contrôlé multicentrique
chez 207 patients pendant 12 semaines [56] s’est montrée efficace sur les
symptomes de la FM et sur la sévérité de la douleur, chez environ 60% des
patients et sans relation avec une éventuelle dépression. La venlafaxine a
montré le même type de résultats dans une étude ouverte plus ancienne [57].
Le milnacipran, qui se signalerait par un effet préférentiel sur la
recapture de la norépinéphrine et se lierait en outre aux récepteurs du NMDA, a
été testé dans un essai contrôlé portant sur 125 patients, à doses progressives
et suivant deux schémas posologiques différents [58]. Le milnacipran s’est
montré significativement efficace sur la douleur, la fatigue, le bien être,
mais non sur les troubles du sommeil. La prise biquotidienne était plus
efficace sur la douleur que la prise unique. Fait remarquable l’amélioration
était statistiquement plus importante chez les malades non déprimés que chez
ceux qui souffraient d’une dépression concomitante.
Autres médicaments.
Parmi les anti-épileptiques, aujourd’hui largement utilisés pour le
traitement des états douloureux chroniques, la pregabaline a fait l’objet d’un
essai contrôlé dans la FM [59]. Il en ressort que ce produit est efficace sur
la douleur (29% des patients traités obtenant une diminution d’au moins 50% de
l’intensité douloureuse) ainsi que sur la fatigue et la qualité du sommeil.
Mais les effets secondaires les plus fréquents, somnolence et vertiges
atteignent respectivement 1/3 et 2/3 des patients à la dose efficace.
Des résultats comparables sont rapportés dans une étude d’un agoniste
de la dopamine, le pramipexole [60]. Dans ce travail qui porte sur 60 patients
pendant 14 semaines, la douleur est diminuée de plus de 50% dans 42% des cas,
mais avec une bonne tolérance.
Les traitements non médicamenteux.
S’il est difficile de faire la part des choses dans ce domaine, un
consensus se dégage cependant de la littérature. Les approches
multidisciplinaires sont largement recommandées mais représentent probablement
des programmes très différents selon les pays et les types de prise en charge.
Actuellement, différents programmes sont évalués associant aux
traitements médicamenteux des exercices physiques, de l’éducation et une
thérapie cognitive et comportementale. L’analyse de la littérature est ardue
compte tenu de la méthodologie des essais non médicamenteux (pas de double
aveugle, groupes contrôles difficiles à accepter pour les
« patients-listes d’attente », durée longue des études, programmes
très variables, expérience des thérapeutes peu détaillée...) [61, 62].
Une
analyse exhaustive en a été réalisée [63], qui inclut tous les essais cliniques
portant sur les approches multidiciplinaires. Les 17 études analysées (dont 10
études contrôlées et 7 études non contrôlées) montrent une efficacité de ces
programmes multidisciplinaires. Les résultats sont positifs en terme de douleur
(mais pas dans tous les essais et de façon modérée), de sommeil, d’indices
fonctionnels, de fatigue, de qualité de vie, d’auto-efficacité.
Une autre
méta-analyse de ces mêmes études [43] aboutit à des conclusions comparables. De
plus en plus d’auteurs soulignent l’importance de programmes multidisciplinaires
intégrant des stratégies individualisées. En effet, l’observance des
traitements est corrélée à la faible discordance de point de vue, sur l’état de
santé du patient, entre le médecin et son patient ainsi qu’à une faible
détresse psychologique [65].
Les exercices ont fait la preuve de leur efficacité, particulièrement,
de type aérobie et en milieu aquatique [66], ainsi que les étirements
musculaires [64, 67]. Dix sept études, totalisant 724 patients, sont
répertoriées dans l’analyse de la dernière revue Cochrane (actualisation 2006)
[67]. L’amélioration est surtout observée sur la douleur, la pression des
points douloureux et les performances aérobies. Lorsque les exercices sont
associés à d’autres thérapeutiques (éducation, biofeedback), l’amélioration
porte aussi sur le sommeil, la fatigue et le bien-être général des patients.
Les thérapies cognitives et comportementales ont montré leur
efficacité en terme de douleur, de fonction, de fatigue, d’humeur dans des
études randomisées et contrôlées. Il s’agit d’études d’une durée variant de 6 à
30 mois. Les groupes contrôles sont constitués en général des patients d’une
liste d’attente, ou d’un groupe éducation [62, 63, 64].
Les techniques de relaxation avec imagerie mentale, biofeedback ou
hypnose ont été évaluées au cours d’essais, moins nombreux [43].
L’acupuncture est très
étudiée dans la FM. Cinq études publiées entre 2005 et 2006 montrent cependant
des résultats contradictoires (3 positives et 2 négatives). Parmi ces 5 études,
deux sont de bonne qualité méthodologique et montrent une efficacité de
l’acupuncture avec un suivi à 6 mois [68, 69].
Conclusions
Les états douloureux chroniques ont été bien étudiés depuis le XIXème
siècle. En l’absence d’anomalies décelables on parlait de « troubles
fonctionnels ». Depuis 1977, ces états sont pour la plupart regroupés sous
le nom de fibromyalgie ou syndrome fibromyalgique, seules dénominations
retenues actuellement au plan international. La fibromyalgie figure à la
classification internationale des maladies (CIM) de l’OMS, à la fois au titre
des maladies de l’appareil locomoteur et au titre des affections psychiatriques
(troubles somatoformes).
La mise au point de critères de classification par l’American College
of Rheumatology (ACR) en 1990 a ouvert la voie à un très grand nombre de
publications et permis d’identifier les patients à partir des données de
l’interrogatoire et de la mise en évidence de points douloureux à la pression,
la fibromyalgie étant reconnue si les douleurs diffuses, présentes depuis plus
de 3 mois, sont associées à une douleur à la pression d’au moins 11 points sur
18.
L’absence de signes objectifs et d’examens complémentaires
caractéristiques a fait penser que les troubles évoqués n’étaient que
l’expression d’un mal-être psychologique et social, parfois déclanché par un
état de stress post-traumatique, et que l’emploi même du terme médical de fibromyalgie ne pouvait qu’aggraver les choses, en inquiétant
les patients et en favorisant des conduites revendicatrices.
Un large consensus existe cependant aujourd’hui pour considérer que
(même sans le nombre précédemment exigé de points douloureux) le syndrome
fibromyalgique est une réalité clinique qu’il faut admettre comme autonome, une
fois éliminées les autres affections qui peuvent se révéler par un syndrome
douloureux chronique (affections dont la recherche justifie : tests
d’inflammation, recherche d’un diabète, dosage de la calcémie et de la
phosphorémie, sérologie rhumatoïde, recherche d’anticorps antinucléaires,
dosage des transaminases, des hormones thyroïdiennes, des enzymes musculaires).
Les problèmes psychiatriques sont, certes, constants, avec des éléments
dépressifs et anxieux, mais ils ne sauraient à eux seuls résumer ce syndrome,
même s’ils doivent toujours être pris en charge.
Les comorbidités avec d’autres symptômes médicalement inexpliqués,
comme la colopathie fonctionnelle, le syndrome de fatigue chronique, les
cystalgies à urine claire doivent également être pris en considération.
La douleur de la fibromyalgie est habituellement attribuée à une
diminution du seuil de sensibilité douloureuse, dont l’origine centrale a été
évoquée, en raison notamment de la mise en évidence d’anomalies de l’imagerie
fonctionnelle cérébrale.
Une prise en charge personnalisée et une explication du syndrome sont
profitables aux patients souvent persuadés d’avoir une maladie inquiétante, et ne les aggrave pas
comme certains ont pu le craindre.
En l’absence de lésions objectives de l’appareil locomoteur, le simple
diagnostic de fibromyalgie ne peut donner lieu, automatiquement, à la reconnaissance d’une invalidité ni aux
avantages des affections de longue durée. À titre individuel un handicap peut
cependant être reconnu dans certaines formes sévères du syndrome, nécessitant
une prise en charge prolongée médicopsychologique et de rééducation.
Recommandations
La Fibromyalgie correspond à
une entité clinique, fonctionnelle,
faite de douleurs diffuses
chroniques apparemment inexpliquées. Ce syndrome ne correspond pas à une
maladie mais doit être évoqué
sans polémique sur sa nature, pour
éviter les examens et traitements inutiles. Il ne peut être retenu qu’après
avoir éliminé des pathologies
organiques avec lesquelles il peut être confondu ou associé.
Les patients, dont l’approche est souvent complexe et la prise en
charge difficile, ne doivent
pas être rejetés, mais au contraire pris en charge de façon individualisée et
le plus souvent multidisciplinaire (rhumatologue, psychiatre, rééducateur….).
Il n’existe pas de profil psychologique spécifique, ni de preuve permettant de rapporter ce syndrome
à une origine uniquement psychogène. Un contexte de tension émotionnelle,
d’anxiété et de dépression est cependant constant et impose une prise en charge
particulière.
Le diagnostic de fibromyalgie annoncé et expliqué au patient, n’aggrave pas ses troubles, qui
peuvent exister indépendamment de la recherche d’une reconnaissance médicale et
sociale ou de compensations financières.
Les troubles fonctionnels ne correspondent à aucune anomalie objective
des structures de l’appareil locomoteur. Ils ne peuvent être responsables d’un
handicap définitif ni de lésions fixées
Le diagnostic de fibromyalgie n’implique donc pas par lui-même l’obtention d’une
mise en invalidité ni les avantages d’un statut d’affection de longue durée.
Il convient cependant, d’éviter une attitude trop dogmatique. En
effet, la diversité des présentations cliniques forme un spectre continu allant
des formes les plus discrètes aux formes les plus sévères. Ces dernières, peu
fréquentes, peuvent justifier
à titre individuel et après avis d’expert la prise en charge qui convient aux maladies invalidantes, permettant
d’adapter le traitement aux besoins du patient.
Dans tous les cas, le maintien
d’une activité professionnelle est
souhaitable et doit tenir compte de la gêne fonctionnelle, en adaptant le poste
et les horaires de travail.
Des recherches sont
encore indispensables pour mieux comprendre l’origine des douleurs
et des nombreuses plaintes de ces patients, et améliorer la prise en charge
thérapeutique. Il en est ainsi :
- des bienfaits de la
rééducation qui sont certains,
mais des programmes appropriés et des thérapies cognitives et comportementales,
doivent être mis au point, parallèlement aux programmes d’éducation.
- des formes de l’enfant, des formes de l’homme, des formes associées à l’arthrose, à l’obésité, à d’autres maladies
auto-immunes ou virales, et des formes
familiales, qui doivent faire
l’objet d’études cliniques complémentaires.
- des études
génétiques qui doivent être poursuivies,
celles qui portent sur le polymorphisme
des gènes des systèmes
sérotoninergiques et des catécholamines ayant donné des résultats intéressants.
Il faut y associer la prise en compte d’éventuels facteurs d’environnement.
- de l’imagerie
cérébrale qui, en montrant des
anomalies du contrôle de la sensibilité par le système nerveux central, a
permis de progresser dans la compréhension de ce syndrome polyalgique diffus,
mais dont les résultats doivent être confirmés, et précisés quant à leur
signification.
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56
-
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-
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-
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-
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-
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results of a randomized controlled trial. Mayo Clin Proc 2006, 81, 749-757.
ANNEXES
ANNEXE 1
"Les points douloureux de la fibromyalgie selon les critères de
classification de 1990. Les Trois Graces, par Jean Baptiste Regnault
(1793), Musée du Louvre.
Avec l'autorisation d'Arthritis and Rheumatism."
ANNEXE 2
QUESTIONNAIRE DE MESURE DE
L’IMPACT DE LA FIBROMYALGIE
QIF
| Nom :_____________________
|
| Date :___
/___/____
|
Les
questions qui suivent ont pour objectif de mesurer les conséquences de votre
fibromyalgie sur votre santé. Les réponses que vous fournirez à ce
questionnaire nous permettront de mieux connaître l’impact de votre maladie sur
votre vie de tous les jours.
Merci de
bien vouloir répondre à toutes les questions :
-
soit en
mettant une croix X dans la case correspondante à la réponse
choisie. Si vous ne savez pas très bien comment répondre, choisissez la réponse
la plus proche de votre situation.
-
soit en
indiquant d’un trait l’endroit où vous vous situez entre deux positions
extrêmes, comme dans l’exemple ci-dessous :
|
aucune
douleur
|
douleurs très importantes
|
Burckhardt
CS, Clark SR, Bennett RM. The Fibromyalgia impact Questionnaire :
development and validation. J Rheumatol 1991 ; 18 : 728-33.
Perrot
S, Dumont D, Guillemin F, Pouchot J, Coste A and The « French Group For
Quality Of Life Research ». Quality Of Life In Women With Fibromyalgia
Syndrome: Validation Of The Qif, French Version Of The Fibromyalgia Impact
Questionnaire. J Rheumatol. 2003; 30:1054-9.
(QIF) – page 1
1.
Étes-vous
capable de :(Veuillez
entourer le numéro qui décrit le mieux l’état général dans lequel vous vous
trouvez actuellement).
| Faire
les courses ?
|
Faire
la lessive en machine ?
|
Préparer à manger ?
|
Faire
la vaisselle à la main ?
|
| Toujours ? 0
1 2 3
|
La Plupart du temps
? 0 1
2 3
|
De temps en temps
? 0
1 2 3
|
Jamais ? 0
1 2 3
|
| Passer l’aspirateur ?
|
Faire
les lits ?
|
Faire du jardinage ?
|
Conduire une
voiture?
|
| Toujours ? 0
1 2 3
|
La Plupart du temps
? 0 1
2 3
|
De temps en temps
? 0
1 2 3
|
Jamais ? 0
1 2 3
|
| Monter les escaliers ?
|
Aller
voir des amis ou la famille ?
|
| Toujours ? 0
1 2 3
|
La Plupart du temps
? 0 1
2 3
|
De temps en temps
? 0
1 2 3
|
Jamais ? 0
1 2 3
|
|
Marcher plusieurs centaines de mètres
?
|
| Toujours ? 0
1 2 3
|
La Plupart du temps
? 0 1
2 3
|
De temps en temps
? 0
1 2 3
|
Jamais ? 0
1 2 3
|
Au
cours des 7 derniers jours,
|
2.
Combien de jours vous-êtes vous senti(e) bien ?
|
0
1 2 3 4 5 6
7
|
Si
vous n’avez pas d’activité professionnelle, passez à la question 5
| 3.
Combien de jours de travail avez vous manqué à cause de la fibromyalgie ?
|
0
1 2 3 4 5 6
7
|
4. Les
jours où vous avez travaillé, les douleurs ou d’autres problèmes liés à votre
fibromyalgie vous ont-ils gêné (e) dans votre travail ?
| aucune gêne
|
gêne
très importante.
|
(QIF) – page 2
Au
cours des 7 derniers jours,
5. Avez vous eu des douleurs ?
| aucune
douleur
|
douleurs
très importantes.
|
6.
Avez-vous été fatigué (e) ?
| Pas du
tout fatigué (e)
|
Extrêmement fatigué(e).
|
7.
Comment vous êtes-vous senti(e) le matin au réveil ?
| tout à
fait reposé (e) au réveil
|
extrêmement
fatigué (e) au réveil.
|
8.
Vous êtes-vous senti(e) raide ?
| Pas du
tout raide
|
Extrêmement
raide.
|
9.
Vous êtes-vous senti(e) tendu(e) ou inquiet(e) ?
| Pas du
tout tendu(e)
|
Extrêmement
tendu(e).
|
10.
Vous êtes-vous senti(e) déprimé(e) ?
| Pas du
tout déprimé(e)
|
Extrêmement déprimé(e).
|
L’Académie, saisie dans sa séance du mardi
16 janvier 2007, a adopté à l’unanimité le texte de ce rapport (moins une
abstention).
Pour
copie certifiée conforme,
Le
Secrétaire perpétuel,
Professeur
Jacques-Louis BINET
Lundi 22 janvier 2007
ACADÉMIE NATIONALE DE MÉDECINE
16, RUE BONAPARTE
75272 PARIS CEDEX 06
TÉL : 01 42 34 57 70 – FAX : 01 40 46 87
55
|